La grande dame de Bamako
28 février 2009
Aminata Traoré, Forum pour un autre Mali,
s'exprime sur l'émigration
Interview: Yves Magat
Caméra: Claude Pellaud
Aminata Traoré est une reine africaine dans son quartier de Missira à Bamako. Cette grande dame qui fut ministre de la Culture et représenta son pays aux Nations Unies s’occupe maintenant des besoins les plus concrets de ses voisins. La simple pose de pierres cimentées sur la chaussée a transformé des ruelles poussiéreuses (ou boueuses selon la saison) en vraies rues. Une petite aide extérieure et une prise de conscience citoyenne ont fait la différence et montré qu’ «un autre monde est possible», nous dit-elle avec malice en reprenant le slogan des altermondialistes dont elle est une des figures emblématiques.
Dénonciation sans langue de bois
Aminata Traoré est intarissable quand elle explique les grands drames qui assaillent l’Afrique: la corruption («il n’y a pas de corrompus sans corrupteurs»), le Darfour («une lutte entre Chinois et Américains pour les ressources pétrolières»), le Zimbabwe («les fermiers blancs n’ont pas respecté les accords signés avec le gouvernement de Mugabe»), etc.
Elle tient à ses idées mais elle a une grande qualité: elle ne fait pas preuve de dogmatisme ni de langue de bois, comme c’est trop souvent le cas dans les milieux alternatifs.
Parmi ses nombreux engagements, l’aide aux émigrants refoulés avant d’avoir atteint l’Europe est devenue une priorité. L’association Retour, Travail, Dignité qu’elle a mise sur pieds emploie plusieurs de ces jeunes afin que l’échec de leur projet migratoire se transforme en un nouveau départ dans la vie mais cette fois en restant au pays : «On aimerait tellement que les gens ne soient pas obligés de partir, qu’ils aient d’autres perspectives, parce que c’est quand même une perte considérable pour l’Afrique en termes de bras et de cerveaux.»
Honte de revenir au village les mains vides
Ces jeunes ont risqué leur vie sur la mer ou dans le désert pour gagner la Terre Promise européenne. Ils ont été escroqués par les passeurs, considérés comme des criminels par les autorités algériennes, marocaines, espagnoles ou mauritaniennes et souvent ils ont vécu dans leur chair le racisme des forces de sécurité des pays maghrébins en raison de la couleur de leur peau. Mais le plus dur à avaler est probablement le sentiment d’échec, la perte d’estime de soi-même et la honte de rentrer au village les mains vides, souvent après avoir dépensé le maigre pécule familial pour payer les passeurs.
L’association emploie ces jeunes refoulés dans la fabrication de mobilier artisanal, la construction à l’ancienne de bâtiments à buts associatifs ou hôteliers et l’améliorations des infrastructures du quartier. Comme nous le dit Somita Coulibaly, un Malien de 26 ans qui s’est lancé dans la menuiserie: « Pour nos familles, quand on part le matin pour aller au travail, même si on ne gagne pas beaucoup, c’est un honneur. ». L’association a aussi crée une galerie de peinture. Des jeunes qui ont été refoulés devant les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla ou qui ont été appréhendés sur un bateau pour les Canaries expriment par des tableaux leurs rêves et leurs échecs.
Aminata Traoré, dans ses splendides vêtements de couleur, est une personnalité invitée aux quatre coins du monde, d’une réunion internationale à l’autre. Elle refuse pourtant de jouer le rôle d’alibi et continue de clamer haut et forts ses idées à la tête du Forum pour un autre Mali. Mais avant tout, elle tient à son action concrète sur le terrain aux côtés de ses frères et sœurs africains.
février 28, 2009 | Permalink | Commentaires (0)