[ Le carnet de route d'Yves Magat ]

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Le retour des Tatars

Tatar

Bakhtchisaray, Crimée, Ukraine

Les Tatars de Crimée (notre dossier complet) n'ont pas eu trop de chance au XXe siècle. Ce peuple musulman qui n'a qu'une vague origine avec les hordes de Gengis Khan est plus proche des Turcs dont il parle d'ailleurs la langue. Selon la version officielle soviétique, les Tatars de Crimée auraient montré un peu trop d'empressement envers l'occupant allemand lors de la seconde guerre mondiale. L'Histoire jugera mais ces soupçons leur ont valu d'être déportés massivement sur ordre de Staline après la défaite nazie dans la région.

Chaque famille -hommes, femmes, enfants, vieillards- a eu alors quinze minutes pour faire ses valises avant d'être embarquée dans des wagons à bestiaux pour un interminable voyage en direction de l'Ouzbékistan. On estime que près de la moitié des 200.000 déportés ont péri pendant le trajet ou les semaines qui ont suivi leur arrivée. Il leur faudra attendre la chute de l'URSS pour pouvoir enfin revenir par petits groupes sur cette terre de Crimée qu'ils n'ont cessé de vénérer pendant tant d'année comme une sorte de terre promise.

Comme on pouvait s'y attendre, l'accueil des Ukrainiens et Russes installés à leur place a d'abord été plutôt frais. Mais les leaders tatars, très bien organisés, ont su gérer avec un certain bonheur ce retour. Ils ont vite prouvé qu'il n'allaient pas revendiquer leurs anciennes maisons et qu'ils allaient s'installer sur des terrains abandonnés ou appartenent à l'état ukrainien. Cette bonne volonté avait évidemment un prix: ils se sont retrouvés sous tente ou dans des barraquements de fortune sans eau ni électricité pendant de nombreux mois, voire des années.

C'est là que la Coopération technique suisse (DDC) est intervenue aux côtés du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). En partant du principe que les potentiels conflit interethniques de Crimée pouvaient être désamorcés si les différentes communauté, et donc la plus défavoriosée d'entre elles, bénéficiaient d'une aide pour l'amélioration de leurs infrastructures. Grâce aux contribuables suisses, de petits dispensaires médicaux bien modestes mais très utiles ont été construits et équipés. Et la Suisse a financé l'essentiel de l'installation en eau potable des villages de la région de Bakhtchisaray.

Mounir et Renoir (!) Karaïev n'ont de cesse de remercier la Suisse pour le travail accompli ici. Ils ont pu augmenter leur petite production maraîchère dont les produits sont maintenant vendus dans la ville de Simféropol. Et surtout, l'arrivée de l'eau à la maison en février 2007 a transformé leur vie quotidienne. "L'eau c'est la vie, explique Mounir, avant je passais des heures chaque jour pour aller faire la queue au camion citerne et ramener l'eau à la maison. Face à sa machine à laver flambant neuve elle nous explique que maintenant elle peut s'occuper de ses petits enfants et même prendre le temps de se reposer en regardant la télévision, un luxe quasiment impossible auparavant.

Le réseau d'eau installé avec l'aide suisse a bénéficié à une vingtaine de villages de la région, touchant près de 5000 personnes. Elle est maintenant gérée par les municipalités locales selon des règles capitalistes où chaque goûte se paie. C'est aussi un changement de mentalité non négligeable pour des sociétés habituées à un système communiste où l'on passait allégrement de la pénurie au gaspillage.

Les Tatars de Crimée se sont réinstallés chez eux même si le governement ukrainien actuel refuse toujours de leur reconnaître légalement le tort moral dont ils ont été victimes à l'époque communiste. Mais cela ne les empêche pas de soutenir fermement la souveraineté ukrainienne sur la Crimée. Dans leur esprit, c'est toujours mieux que de se retrouver soumis aux décisions de Moscou. Staline n'est plus au Kremlin comme au temps de leur déportation, mais on n'est jamais trop prudent...

novembre 16, 2008 | Permalink | Commentaires (2)

Une Histoire lourde à porter

Tsar_2 Sébastopol, Crimée, Ukraine

La région d'Inkerman est célèbre aujourd'hui pour ses vins et peu de monde se souvient que ce fut le lieu d'une des pires batailles de la guerre de Crimée en 1854 juste avant la destruction de la ville de Sébastopol par les forces franco-anglaises. Balaklava, la base arrière de la marine de guerre britannique durant l'offensive est devenu maintenant un charmant port de plaisance pour des yachts plutôt luxueux. Et la colline de Malakhov domine l'ancien champ de bataille qui a donné son nom à une spécialité au fromage...

La Crimée est une des plus vieilles terres de civilisation européenne, et comme toujours la civilisation n'est jamais très éloignée des horreurs de la guerre ! La Chersonèse taurique des Grecs de l'Antiquité a été traversée par des siècles d'invasions et de mouvements de populations: Tatars, Ottomans, Russes, immigrants allemands pacifiques puis pendant la deuxième guerre mondiale, attaque de la Wehrmacht qui a transformé la Crimée en un champ de larmes.

En 1783 la tsarine Catherine II, impératrice de toutes les Russies et dominatrice de ses nombreux époux et amants décide de créer au sud-ouest de la Crimée une ville pour amarrer sa flotte de guerre en Mer Noire. Le Grand Turc récemment chassé de la région reste menaçant et on n'est jamais trop prudent ! Commence alors le destin d'une ville étonnante qui existe pour et par la marine militaire russe.

La Révolution d'Octobre a d'abord un peu de peine à se faire entendre ici où les troupes de la Garde Blanche fidèle au Tsar sont venues se réfugier avant de partir, ironie de l'Histoire, de l'autre côté de la mer, en Turquie. Cette fois la Révolution est passée par là mais cela ne semble pas gêner Sébastopol qui devient le port d'attache de la flotte rouge. La ville s'embellit jusqu'au carnage de l'offensive allemande sur le front sud de la Russie: destructions, exactions, le tableau est terrifiant et Sébastopol à sa libération recevra le titre de "Ville héroïque" de l'Union soviétique, un privilège chèrement payé dont elle se serait bien passé.

Aujourd'hui, après des aléas qui l'ont transformée en une ville théoriquement ukrainienne, malgré sa population majoritairement russe et le maintien de la flotte russe, Sébastopol est un peu déboussolée. La ville somptueuse aux immeubles néoclassiques blancs semble avoir arrêté ses horloges. Tous les dimanches deux manifestations pathétiques de quelques dizaines de personnes font le tour de la ville: la première est composée de monarchistes portant croix, icônes et portraits de Nicolas II. Pour eux la solution est simple: le retour de l'empire russe doit inclure bien sûr l'Ukraine et donc le problème de souveraineté de la ville ne se posera plus, CQFD. Le deuxième cortège est celui des républicains de toutes tendances: drapeau russe -blanc, bleu, rouge- ainsi que celui quelque peu élimé de la faucille et du marteau.

Pendant ce temps la minorité ukrainienne ronge son frein et rappelle la famine organisée par l'état bolchévique pour décimer les petits paysans ukrainiens. C'est la tristement fameuse "golodomor" qui a fait des millions de victimes au début des années trente. Et la minorité tatare prèfère oublier l'URSS qui a déporté sa population au lendemain de la deuxième guerre mondiale sous prétexte de collaboration avec les nazis.

Dans ce concert de nostalgies, on se demande ce que deviendra Sébastopol, habitée maintenant à 50% par des retraités. Quelques rares voix modernistes s'élèvent tout de même, comme celle du gouverneur de la ville Sergueï Kounitsine (nommé directement par Kiev pour éviter l'élection d'un maire pro-russe...): "Nous cherchons à développer des modèles de croissance en utilisant nos spécificités locales. Par exemple en misant sur notre rôle de port de transit ou d'aéroport international grâce à notre position historique. Nous pourrions utiliser certains de nos bassins portuaires qui se sont libérés afin que Sébastopol puisse aussi devenir comme Istanbul une capitale de la Mer Noire."

Ce n'est encore qu'un rêve mais il montre peut-être la bonne direction: Sébastopol doit apprendre à oublier un peu son Histoire et sa flotte de guerre russe si elle veut survivre aux transformations du XXIè siècle.

novembre 13, 2008 | Permalink | Commentaires (1)

Le chanteur de Sébastopol

Sébastopol restera russe, paroles et musique d'Alexandre Gorodnitsky

Sébastopol, Crimée, Ukraine

Andreï Sobolev est intarrissable sur sa ville de Sébastopol. Comme la plupart des habitants de cette très belle ville de Crimée, il est de langue et de culture russe. Or, l'immense presqu'île est passée de la Russie à l'Ukraine sur décision de Nikita Kroutchov en 1954. A l'époque cela n'avait aucune espèce d'importance lorsqu'un territoire passait d'une République socialiste soviétique à une autre mais dès la chute de l'URSS, ce généreux cadeaux aux motivations obscures (une décision prise sous l'effet d'un abus de vodka disent les mauvaises langues...) a signifié l'appartenance à un autre pays: l'Ukraine indépendante.

Le mécontentement gronde ici face à l'ineptie des autorités ukrainiennes qui passent d'une crise politique à l'autre depuis plusieurs années. Et selon la vieille recette, elles essaient de dévier l'attention de leur opinion publique sur des problèmes externes. Régulièrement de petites humiliations mesquines sont infligées aux Russes de Crimée. Les dernières en date sont l'interdiction de diffuser les chaînes de télévision russes sur les réseaux câblés ukrainiens ou hier la visite d'un bateau de guerre américain le jour anniversaire de la Révolution d'Octobre.

"La ville de Sébastopol a une histoire unique, nous explique Andreï. Elle fut au coeur de tous les grands événements de l'histoire russe: la christianisation, la révolution de 1905, celle de 1917 et bien sûr la guerre de Crimée et ce qu'on appelle ici la "Grande guerre patriotique", la deuxième guerre mondiale. Il faut qu'elle retrouve un statut particulier comme c'était le cas jusquà la fin de l'URSS".

De sa voix grave et accompagné d'une guitare, Andreï Sobolev enchaîne les chansons aux paroles nostalgiques sur l'amour des habitants de Sébastopol pour leur ville. Sans trop y croire, il serait partisan d'une sorte de municipalité conjointe russo-ukrainienne. Des mouvements plus radicaux militent pour un rattachement pur et simple de la ville ou même de toute la Crimée à la Russie. Il est vrai que le territoire est peuplé aux deux tiers de Russes et que son histoire est intimement rattachée à la Russie depuis des siècles. Et surtout c'est à Sébastopol qu'est toujours amarrée la flotte de guerre russe. Officiellement l'Ukraine s'en plaint mais c'est aussi une importante source de revenus.

Après la récente guerre dans le Caucase, on a été tenté de faire la comparaison avec ce qui pourrait se passer ici en Crimée. C'est probablement un fantasme politique sans fondement. Malgré l'instabilité récurente du gouvernement ukrainien, on est loin d'un aventurisme à la géorgienne.

novembre 9, 2008 | Permalink | Commentaires (2)