[ Le carnet de route d'Yves Magat ]

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Le duel des technocrates à Lisbonne

Socrates C'était prévisible: José Socrates a le sourire en arrivant ce soir à l'hôtel Altis de Lisbonne où le Parti socialiste portugais a installé son QG de campagne (électorale...). Son parti va pour la première fois gouverner avec une majorité absolue, une situation que lui envient bien des dirigeants à travers le monde.

Devant un parterre de journalistes portugais et brésiliens essentiellement, et face aux caméras de télévision des chaînes nationales, il affirme que cette victoire n'est pas le résultat d'un vote d'opposition à la droite mais bien un désir de changement des électeurs. Rien n 'est moins sûr ! L'actuel premier ministre de droite Pedro Santana Lopes, surnommé le play boy ou pire encore a déçu tout le monde, des entrepreneurs aux retraités. C'est un rejet de sa politique qui lui a été signifié clairement.

Depuis la Révolution des oeillets en 1974, le Portugal est gouverné plus ou moins en alternance par les deux mêmes partis de centre-gauche (PS) et de centre-droit (PSD). Rien de fondamentalement nouveau donc avec les élections d'aujourd'hui si ce n'est que maintenant, c'est une nouvelle génération de politiciens qui s'est affrontée. Trop jeunes pour avoir vraiment vécu la Révolution, ils n'ont pas les mêmes références idéologiques que leurs prédécesseurs. Ce sont plus des technocrates que des idéologues. Du coup il perdent en couleur et en charisme mais gagnent-ils vraiment en efficacité ? A peu près commes aux élections de 2002, un électeur sur trois n'a pas jugé bon de se déplacer aux urnes. Et parmi ceux qui ont quand même tenu à remplir leur devoir civique, beaucoup l'ont fait cette fois sans grande conviction.

Ce soir José Socrates a promis la lune à ses concitoyens dans un beau discours plein de phrases creuses. Les Portugais ne sont pas dupes: avec un demi-million de chômeurs et le pouvoir d'achat en chute libre, ils veulent des actes concrets. La fin d'un certain folklore politique à la portugaise n'est peut-être pas un mal en soi mais ce changement doit déboucher sur des mesures concrètes rapides. Les délicieuses pâtisseries de Belem à la crème sont belles à voir mais elles ne se conservent pas longtemps...

Yves Magat, Lisbonne

février 20, 2005 | Permalink | Commentaires (0)

Les Portugais ont la gueule de bois

Après son intégration à l'Union européenne en 1986, le Portugal croit qu'une ère de prospérité est enfin arrivée. Les fonds structurels permettent alors de développer le pays en créant les infrastructures dont le Portugal a tant besoin: réseau routier, télécommunications, création d'entreprises, etc. Même si les salaires restent bas et un peu grâce à cela d'ailleurs, les capitaux affluent. Volkswagen et de nombreuses autres entreprises de la globalisation naissante s'installent dans l'extrême ouest de l'Europe.

La dictature de Salazar, la perte des colonies africaines, la valise en carton de l'émigrant semblent être des souvenirs relégués à jamais dans l'histoire ancienne. La classe moyenne se développe, les nouveaux riches font bombance et on se plait à croire au Portugal qu'on a atteint le niveau de développement des grands voisins européens: Espagne, France. Du coup des émigrés rentrent au pays pour ouvrir des entreprises.

Mais après un rapide développement économique, les patrons portugais ont tendance à s'endormir sur leurs lauriers. C'est en tout cas l'avis de Manuel Sousa, responsable syndical à Guimarães dans le nord du pays. De leur côté les socialistes, quand ils sont au pouvoir, n'hésitent pas à développer un état fonctionnaire tentaculaire et inefficace. Vingt ans plus tard, lorsque l'Union européenne s'élargit à l'Est, les Portugais ont le sentiment d'avoir manqué le train. Dorénavant la priorité des investissements va à la Pologne ou la République tchèque, des pays aux salaires encore plus bas où s'installent les multinationales qui abandonnent le Portugal.

Aujourd'hui au Portugal, le nombre de chômeurs dépasse le demi million, les salaires sont toujours aussi bas (le salaire minimum est à 374 €) et les Portugais se mettent de nouveau à émigrer. Les élections offrent peu d'espoir car tout le monde a le sentiment que peu de choses vont changer, même si, comme prévu dans les sondages, la gauche arrive de nouveau au pouvoir.

Yves Magat, Lisbonne

février 19, 2005 | Permalink | Commentaires (3)

Le combat permanent de Julieta

Julieta Julieta Rocha n'a plus d'âge mais les idées bien arrêtées. Elle n'aime pas les communistes: "ils ont une mentalité de dictateurs", dit-elle. Elle n'aime pas les socialistes non plus: "il y a peu de différence avec la droite..." Elle milite donc aux côtés du "Bloc de Gauche", un mouvement politique créé il y a cinq ans au Portugal et qui gagne quelques sièges à chaque élection.

Il faut dire qu'elle en a vu d'autres, Julieta. Dans son Algarve natale, elle commence de travailler à l'âge de sept ans dans une usine de boîtes de conserves. L'école, elle ne l'a jamais connue: soixante ans plus tard, elle ne sait toujours pas lire. "Mais je suis allée à l'école de la vie, dit-elle, et j'ai toujours été révoltée par les injustices." Lorsque encore toute petite, elle ne reçoit qu'une orange et un morceau de charbon dans ses souliers à Noël, elle demande pourquoi les autres fillettes plus riches ont droit à des chocolats...

Un jour elle se retrouve enceinte et tente d'avorter clandestinement avec l'aide d'une "faiseuse d'anges". L'affaire tourne mal et Julieta, victime d'une hémorragie, doit de rendre à l'hôpital. C'étaient les années de plomb de la dictature de Salazar. La seule mention d'un avortement suffisait à se retrouver en prison. Pour la martyriser, le médecin de garde qui s'occupe d'elle fait mine d'étrangler ce qui reste du foetus.

Un jour Julieta, mariée à un pêcheur, participe à une grève.  Elle est arrêtée et torturée par la sinistre police politique, la PIDE. Une fois relâchée, elle et son mari perdent immédiatement leur emploi. Ils doivent émigrer dans les faubourgs de Lisbonne pour tenter de survivre. La malchance la poursuit quelques années plus tard: sa fille de douze ans est tuée par une voiture dont le conducteur ne s'arrête même pas et son mari devient alcoolique avant de mourir d'un cancer.

Mais tous ces drames n'empêchent pas cette femme au sourire permanent de garder sa force contagieuse. Le droit à l'avortement, toujours très restreint au Portugal, est une cause qu'elle défend âprement pour que les jeunes Portugaises n'aient plus à souffrir comme elle. "Et puis les peuples ont la mémoire courte, affirme Julieta. Les gens ont tendance à oublier que nous sommes tous des émigrants." Une vérité d'autant plus nécessaire à rappeler que le Portugal, qui avait jusqu'à présent été épargné par les mouvements d'extrême-droite, commence à voir un parti nationaliste poindre son nez.

Yves Magat, Lisbonne

février 18, 2005 | Permalink | Commentaires (0)

Tourisme gynécologique en Espagne

Clinique Entre la ville historique portugaise d’Elvas et la cité espagnole de Badajoz, il n’y a que six kilomètres. La douane a disparu et il n’y a plus de contrôle d’identité. Mais une frontière demeure, celle de l’avortement.

Ici à Badajoz, comme une peu plus à l’est à Mérida, se trouvent deux cliniques espagnoles où arrivent un millier de femmes portugaises chaque année pour se faire avorter. « Je leur donne ici la légalité qu’elle n’ont pas chez elles », explique Yolanda Hernandez, la directrice de la clinique de Los Arcos. En Espagne l’avortement est libéralisé depuis 1985, ce qui n‘est pas le cas au Portugal. Des évaluations invérifiables fixent entre 30.000 et 40.000 le nombre de Portugaises qui avortent chaque année, la plupart dans des lieux clandestins au Portugal mais aussi plusieurs milliers dans les cliniques espagnoles réparties tout au long de la frontière. «C’est hypocrite mais les Portugaises ont trouvé les moyens d’avorter quand elles le veulent », ajoute la directrice. L’intervention en Espagne leur coûte quand même de 350 à 600 euros, selon le nombre de semaines de grossesse. Quand on sait qu’au Portugal une ouvrière gagne péniblement 380 euros par mois, on se rend compte que cette somme n’est pas négligeable.

Les socialistes portugais ont promis que s’ils remportent les élections de dimanche prochain, ce qui sera sûrement le cas, ils organiseront un nouveau référendum sur la légalisation de l’avortement. Mais les résistances sont fortes. En 1998, le non l’avait emporté lors d’un référendum identique. A la clinique ultra moderne de Los Arcos, la standardiste répond en portugais. Les femmes qui viennent ici sont de tous les âges et de toutes conditions sociales.

Le résultat des élections puis celui du référendum à venir mettra peut-être au chômage les employées de la clinique de Los Arcos

Yves Magat – Badajoz, Espagne

février 17, 2005 | Permalink | Commentaires (2)

Les chemises autogérées d'Afonso

Atelier C’est la version portugaise des « Lip » français, quelques décennies plus tard. A la fabrique de chemises « Afonso », les ouvrières ont pris leur destin en main. Des anciens patrons allemands, il ne reste plus que quelques pancartes : Eingang, Rauchen verboten…

Lorsque le soir du 27 novembre 2004 un camion tchèque est arrivé pour emporter les machines, tout a basculé dans la zone industrielle de la petite de ville des Arcos de Valdevez, à l’extrême nord du Portugal. Par hasard, quelques ouvrières étaient encore dans la fabrique. Elles ont vite compris ce qui se passait. Leur salaire de 500 francs suisses par mois était désormais considéré comme trop élevé par leurs employeurs, comparé à ce qu’ils pouvaient payer à des ouvrières tchèques faisant le même travail pour un prix six fois moins cher. La délocalisation avait atteint le Portugal. Du coup, une rapide mobilisation a permis d’empêcher le démantèlement sauvage de la fabrique.

Depuis cette date, «Afonso» est autogérée. La production est maintenue, les salaires sont versés et les patrons allemands n’ont plus pointé le bout du nez. Combien de temps cela va durer, nul ne le sait mais la cheffe des ateliers, Conceição Pinhão est optimiste. Sans elle, la fabrique n’existerait plus. «D’habitude les cadres administratifs suivent les décisions des propriétaires, dit-elle. Mais c’était trop injuste, je n’ai pas pu l’accepter. » Cette petite femme énergique a donc pris sur elle la poursuite de la production et la résistance à la délocalisation. Une énorme pierre a été placée devant la porte de la fabrique pour empêcher de nouveaux camions de s’approcher et la plupart des clients jouent le jeu. Près de sept cents chemises de luxe sont produites tous les jours ici par quatre-vingt-huit ouvrières et trois ouvriers avant d’être exportées vers l’Allemagne et les Etats-Unis.

Selon le syndicaliste Manuel Sousa, les menaces qui pèsent sur la fabrique « Afonso » sont révélatrices de ce qui menace tout le secteur textile portugais. Un secteur qui emploie 250.000 personnes et qui pourrait perdre 100.000 place de travail en deux ans si rien n’est fait pour endiguer le phénomène. « Les patrons portugais se sont endormis et n’ont pas cherché à innover », explique-t-il en conduisant sa camionnette de service à travers les routes sinueuses du Haut-Minho. Quant à Emilia Magalhães, cheffe de ligne dans la fabrique, elle espère que les élections de dimanche renverseront la tendance dans le pays. « Le Portugal a besoin de changement, explique-t-elle, sinon ce sera une catastrophe. » A l’écoute du débat télévisé d’hier soir entre les candidats au poste de premier ministre, il n’est pas sûr que son vœu soit réalisé. On avait plutôt l’impression d’une rivalité de technocrates aux idées étrangement semblables. « C’est une nouvelle génération de politiciens », explique Ana Benavente, ex-députée socialiste qui a décidé de ne pas se représenter, « ils n’ont pas connu la Révolution des œillets… »  Une explication plausible, pour le meilleur comme pour le pire !

Yves Magat - Arcos de Valdevez, Portugal

février 16, 2005 | Permalink | Commentaires (1)

Oh élections portugaises, suspend ton vol…

Elections1_2 On aurait pu s’y attendre : dans le très catholique Portugal, le Saint Esprit a voulu dire son dernier mot à quelques jours des élections législatives du 20 février. Le décès de Sœur Lucia, dernier témoin vivant des apparitions de la Vierge à Fatima en 1917 a poussé les partis de droite à suspendre leur campagne électorales jusqu’à l’enterrement mercredi de la petite bergère qui deviendra probablement sainte. Sœur Lucia et ses deux cousins avaient alors été les dépositaires de trois secrets transmis par l’esprit divin.

La gauche rit sous cape et dénonce une manœuvre pour justifier ensuite la déroute électorale des conservateurs annoncée par tous les sondages. Mais même les socialistes portugais, que certains accusent d’être « infiltrés » par l’Eglise, ont cherché à se rendre moins visibles pendant la veillée funèbre qui se déroule à la cathédrale de Coimbra. Pourtant les évêques du pays ont émis quelques réserves sur cette suspension de la campagne électorale, une mesure déjà prise lors de la fête du Carnaval.

Plus de trente ans après la « Révolution des œillets », le Portugal reste profondément influencé par la tradition catholique. Pas étonnant donc que l’avortement y soit toujours interdit. C’est avec la Pologne et l’Irlande, le dernier bastion européen des militants « pour la défense de la vie ». Les socialistes affirment que s’ils reviennent au pouvoir, ils organiseront à nouveau un référendum sur la légalisation de l’interruption de grossesse. Quant aux communistes ils estiment que c’est une mesure urgente à prendre par décision du parlement sans passer par un vote populaire. Mais tout le monde au Portugal ne partage pas cet avis…

« Personne ne peut nier que la vie commence au moment de la fécondation et comme la Constitution portugaise condamne toute atteinte à la vie, nous défendons la Constitution et condamnons l’avortement » : CQFD. José Paulo Carvalho, ex-président de la Fédération portugaise pour la vie, a lui aussi interrompu sa campagne électorale pour respecter le deuil de Sœur Lucia. Candidat sur la liste du Parti populaire, il se défend d’être inhumain à l’égard des femmes subissant une grossesse non désirée. Selon lui il faut plus de mesures sociales pour mieux encadrer les mères en difficulté et leur donner ainsi une alternative à l’avortement. Une vision démentie dans la pratique par les 20.000 à 40.000 femmes portugaises qui chaque année avortent clandestinement ou simplement traversent la frontière pour se rendre dans les cliniques gynécologiques espagnoles qui font ce travail en toute légalité. Que pensait Sœur Lucia de Jésus des Saints de ces pratiques pas très catholiques ? C’est peut-être le quatrième secret qu’elle n’aura jamais révélé.

Yves Magat - Porto

février 15, 2005 | Permalink | Commentaires (0)