La chronique météo de Philippe Jeanneret

Klaus contre Lothar

Swisstxt20090126_10246357_3 Les tempêtes de décembre 1999 et celles des 23 et 24 janvier 2009 ont bien des points en commun, que ce soit par la présence des jet-streams ou celle de forts contrastes thermiques sur l’Atlantique. Mais d’un épisode à l’autre, les causes ou les formes des phénomènes divergent. Des situations riches en enseignements.

EarthAtlantic Dénominateur commun de tous ces évènements, des contrastes thermiques importants vers le 45ème parallèle, où se forment les perturbations. Ce qui est normal à cette période de l’année! En effet, dans l’hémisphère Nord, le rayonnement solaire varie fortement entre l’été et l’hiver, alors qu’il reste constant sur l’équateur. En période estivale, les différences de températures sont donc relativement peu marquées entre l’Islande et les Açores. De décembre à avril, c’est l’inverse qui se produit, amenant un surplus d’énergie non négligeable dans les processus de formation des dépressions.

Lothar source météosuisse A l'instar de la plupart des situations de tempêtes hivernales, un vaste cyclone primaire s’est développé entre l’Islande et l’Ecosse, permettant sur son flanc Sud la formation de dépressions secondaires. Lesquelles se sont enchaînées assez rapidement. Ainsi, Lothar et Martin se sont formés en marge du cyclone Kurt en décembre 1999 avant de s’engouffrer sur l’Europe. Même processus pour Joris et Klaus, respectivement les 23 et 24 janvier 2009.

Le nombre et la trajectoire des dépressions n’ont cependant pas été les mêmes: en 1999 trois tempêtes ont traversé le Continent entre le 25 et le 27 décembre, la plus violente étant Lothar, arrivée en seconde position. Le cyclone est passé par le Nord de la France et le Sud de l’Allemagne. Au plus fort de l’évènement, le jet-stream a dépassé les 400 km/h, tandis que dans les basses couches de l’atmosphère, les rafales atteignaient jusqu’à 259 km/h en Allemagne. Le tout avec des creux de pression allant jusqu'à 960 hpa à l’intérieur des terres.

Lothar gfs Toujours en 1999, la Suisse n'a été que «marginalement» touchée. L'épisode n'en a pas moins été violent pour autant, les pointes atteignant 162 km/h dans la région de Schaffouse, soit le maximum enregistré en plaine depuis que les mesures existent. Au Saentis, ces mêmes vents ont atteint 229 km/h, quant au bilan en vies humaines, il a été particulièrement lourd avec 14 victimes.

Martin, arrivé en troisième position le 27 décembre a eu quant à lui, une trajectoire plus au Sud. De moindre intensité que Lothar, il a néanmoins été assez incisif, que ce soit de l’Aquitaine aux Bouches du Rhône (140 km/h mesurés à Perpignan) ou en Suisse avec des pointes à plus de 100 km/h sur le plateau.

Loris-klaus-23-01-2009-12h- Les 23 et 24 janvier 2009, seules deux dépressions se sont déplacées sur l’Europe : Joris tout d’abord, arrivé le 23 janvier et dont la trajectoire était assez Nord. Accompagné de vents à plus de 100 km/h sur le plateau, il a semé la pagaille en Suisse. Sans parler des abondantes précipitations qui se sont abattues sur l’Ouest, parfois sous forme de neige jusqu’en plaine.

2009012406_eur Contrairement à 1999, c’est Klaus, arrivé en seconde position mais décalé plus au Sud qui a été le plus violent. Semant le chaos, sur un couloir allant de l’Aquitaine au Golfe du Lion, ses vents ont atteint 184 km/h dans la région de Perpignan. Un examen attentif des deux situations montre que Klaus (972 hpa à l’intérieur de terres et jet-stream soufflant à environ 300km/h) était moins bien «organisé» que Lothar, mais les reliefs des Pyrénées ont joué un rôle accélérateur au passage de la dépression, comme un effet de couloir. D’où une force de vent comparable.

La position très au Sud du jet-stream pendant cette journée du 24 janvier, a également entraîné des vents violents sur l’Espagne. De son coté, la Suisse s’est trouvée en marge des événements, les vents restant faibles à modérés, que ce soit sur les régions de plaine ou en montagne. Rien à voir avec Martin.

Nmm-11-3-0 Tant en 1999 qu’en 2009, la présence de forts contrastes thermiques ne saurait expliquer à elle seule l’ampleur des perturbations, d’autres facteurs ayant également joué un rôle. L’hiver 1999-2000 s’est par exemple caractérisé par une phase dite positive de l’oscillation Nord-Atlantique, laquelle se traduit généralement par des courants d’Ouest assez soutenus. Un cadre favorable au développement d’événements violents donc, mais qui semble avoir été moins décisif en 2009. Autre circonstance aggravante, présente cette fois dans les deux cas, la mise en place d’un jet-stream particulièrement fort et d’allure rectiligne sur des milliers de kilomètres.

Récemment, la théorie du «tourbillon potentiel» a mis en évidence la présence d’anomalies latentes à l’intérieur des dépressions. Suivant la position et la force du jet-stream, ces anomalies peuvent favoriser le déploiement de vents violents jusque dans les basses couches de l’atmosphère. De nouvelles méthodes de prévisions permettent aujourd’hui de mieux les cerner. Les avis de prudence lancés la semaine passée en attestent.

Philippe Jeanneret

janvier 27, 2009 | Permalink | Commentaires (1)

Histoire africaine

Source jean pierre ducasse Il y a une quinzaine d’année, je passais des heures à visionner des bulletins météo du monde entier. Les séances étaient riches en enseignements: entre les shows à l’américaine, la BBC et les présentations japonaises, il y en avait pour tous les goûts.

Ce que je préférais, c’étaient les présentations africaines: malgré la vétusté des moyens, certains s’en sortaient admirablement bien. Et je prenais volontiers en exemple les présentateurs sénégalais, d’autant plus que leurs prévisions étaient d’excellente qualité.

Un point cependant me laissait perplexe, le langage utilisé dans les bulletins était parfois très technique. Ainsi par exemple, un présentateur parlait-il «d’advection d’air froid dans les basses couches» pour expliquer un changement de températures. D’un strict point de vue scientifique, le discours était correct. Mais vis à vis du téléspectateur sénégalais, ce vocabulaire était très discutable…

D’où venait cette overdose de détails scientifiques? J’avais l’impression que tout cela avait un rapport avec les croyances profondes de la population sénégalaise. En effet, que ce soit chez les musulmans – majoritaires dans le pays – ou auprès des disciples d’autres religions, les phénomènes célestes ne s’expliquent pas par la science. Face à leur plublic, Les présentateurs météo avaient donc le sentiment de ne pas être crédibles, d’où un besoin chronique de justifier leurs propos.

En 2004, le hasard de la vie me fit passer par Dakar à l'occasion d'un stage mis sur pied par l’Organisation Météorologique Mondiale. A mon arrivée, je fus justement accueilli par Aziz Diop et Bamar Diagne, tous deux présentateurs à la télévision sénégalaise. Dans la voiture qui nous menait en ville, je ne résistai pas à l’envie de poser la question:

«N’est-il pas difficile dans un pays comme le Sénégal de faire passer un message scientifique dans un bulletin météo?». Bamar Diagne eut un regard malicieux: « Bien-sûr, les Marabouts nous mènent la vie dure et parfois les gens nous font des remarques dans la rue. Mais on s'y fait».

«Mais vous avez l'air d'être très conscients des problèmes de communication dans le domaine de la météo! N'avez-vous pas trouvé un moyen de remédier à cela?» demandai-je. Il me fit un grand sourire «Nous n'avons pas vraiment changé notre manière de faire. Seulement, depuis quelques temps, nous ajoutons la fin de la prévision l'expression: «si dieu le veut». Maintenant, les gens sont beaucoup moins réticents à nos bulletins!».

Quand on vous dit que les africains sont les rois du système D…

Philippe Jeanneret


janvier 20, 2009 | Permalink | Commentaires (2)

Froid, quand tu nous tiens…

Photo_cedric_roch Depuis le début de l’année, les températures ont de la peine à passer la barre du 0 degrés. On est loin de la moyenne de -6,9° enregistrés sur le plateau pendant le mois de février 1956 mais cela fait quand même froid dans le dos…

28_dcembre_2008 A l’origine de cette situation, la position particulière des hautes pressions depuis le mois de novembre: tantôt centrées sur l’Angleterre, tantôt sur la Scandinavie, ces dernières ont constamment dirigé de l’air froid vers les Alpes. Les courants d’Ouest, porteurs d’air océanique plus doux, n’ont de leur coté, fait que de brèves apparitions.

Source_modis_12_janvier_2009 Le retour de la neige sur une grande partie de l’Europe – ainsi que sur le plateau suisse - à également joué un rôle. La présence de vastes étendues recouvertes de blanc se traduit en effet par un fort réfléchissement de la lumière solaire, d’où une accumulation de chaleur assez négligeable au sol. Un facteur - appelé albédo - d’autant plus déterminant que la persistance d’air très froid dans les basses couches de l’atmosphère est favorable au maintien des hautes pressions.

En montagne, la situation s’est améliorée à partir du 9 janvier avec l’arrivée d’air un peu doux. Un changement de masse d’air pas forcément très spectaculaire mais qui, combiné à un bon ensoleillement, a permis aux températures d’atteindre les 3 à 4 degrés entre 1000 et 1500 mètres d’altitude.

Photo_laurent_duperrexCet air doux (de faible densité et donc, léger) ne parvient cependant pas à passer sur le plateau, la densité moléculaire de l’air froid étant trop importante pour provoquer un brassage vertical. Ainsi, les températures n’y dépassent pas les -2 à -1 degrés au meilleur de la journée. Pour autant qu’on puisse parler du «meilleur» ...

Ce constat intervient alors que les prévisions saisonnières faites par le UK Met Office au mois de novembre annonçaient des températures proches ou supérieures à la normale pour l’hiver 2008-2009, lequel aurait dû être dominé par des courants d’Ouest. On est loin du compte…

Selon Pierre Eckert, directeur du Centre de Météosuisse de Genève, les modèles saisonniers n’ont probablement pas bien cerné le problème du manteau neigeux. Non pas que ces derniers ne sachent pas tenir compte de ce facteur en soi, mais que son évolution fin décembre n’ait pas été correctement anticipée. D’où les écarts avec la réalité.

De récents calculs – qui ont tenu compte des dernières mesures du manteau neigeux - mettent justement en évidence des conditions «proches de la normale» pour la suite de l’hiver. La tendance «courants d’ouest doux et humides dominants» n’est ainsi plus d’actualité.

On a pas fini de grelotter…

Philippe Jeanneret avec le concours de Météosuisse


janvier 13, 2009 | Permalink | Commentaires (7)

La dernière surprise de l’année

Photo_delage_2 Entre la neige, les pluies et le verglas, il y en a eu pour tous les goûts le dernier jour de l’an. Mais surtout, les conditions météorologiques ont été particulièrement changeantes d’une région à l’autre, parfois à l’envers du bon sens. Chose qui mérite quelques explications.

Le 30 décembre, une dépression remontait depuis la Méditerranée vers la Nord de la France. Le phénomène, tout ce qu’il y a de plus normal à cette période de l’année, s’est d’abord traduit par une situation de foehn sur les Alpes. Un peu plus tard, des remontées humides associées à de l’air plus doux se sont organisées sur le Sud de la France, ce qui a permis aux précipitations de revenir peu à peu sur le Jura.

Sourcemsg31122008 L’arrivée d’air plus doux en altitude aurait dû se solder par une hausse générale des températures et par la même occasion, des limites des chutes de neige. Si ce n’est que des lacs d’air froid s’étaient formés dans les basses couches de l’atmosphère en début de semaine. Un obstacle de taille!

La densité moléculaire de l’air chaud est en effet plus faible que celle de l’air froid: ce dernier ne parvient à se poser dans les basses couches que si les vents sont assez forts et accessoirement, si les contrastes de températures ne sont pas trop élevés. Pour ne citer qu’un exemple, si les températures sont de l’ordre de 0 degrés à 1500 mètres et -2 en plaine, un lac d’air froid a de bonnes chances de se maintenir.

Photo_carole_oberson Or, pendant la nuit du 30 au 31 décembre, ces lacs d’air froid se sont éliminés de manière très inégale, amenant de fortes disparités d’une région à l’autre. Ainsi, la pluie est rapidement revenue autour du bassin lémanique (plus vite que prévu, d’ailleurs), tandis que la neige continuait de tomber à Payerne. Même contraste entre Porrentruy et Delémont. Dans les cas les plus extrêmes, la pluie faisait son apparition à 900 mètres d’altitude alors que les flocons tombaient en plaine à quelques kilomètres de distance.

La présence de lacs d’air froid dans les basses couches de l’atmosphère n’explique cependant pas tout. Nous avons également eu droit à des phénomènes d’isothermie: lorsque l’humidité augmente dans l’air, les températures ont tendance à s’abaisser et il en va de même pour la limite des chutes de neige. Le phénomène s’est justement produit le 31 décembre vers 10h du matin.

A ce stade de la journée, une nouvelle zone de précipitations bien organisée atteignait le bassin lémanique. L’augmentation d’humidité ambiante qui s’en est suivie, s’est rapidement traduite par une baisse des températures. Et par le retour de la neige à basse altitude. A l’image des processus liés aux lacs d’air froid, le phénomène a souvent pris un caractère local.

Des situations comme celle-ci se produisent régulièrement sur nos régions. Leur étendue précise et leur durée ne sont cependant pas toujours faciles à prévoir. Un joli casse-tête pour les météorologues !

Philippe Jeanneret

janvier 6, 2009 | Permalink | Commentaires (16)