Sa vie est un roman en deux tomes. Avant et après la chute du Mur. Aram Radamski est aujourd’hui un bobo berlinois, à l’aise financièrement, bien dans sa peau, bien dans ses meubles design ou sa boutique située dans une allée chic. Il y confectionne des papiers peints sur la base de photos. Les clients adorent, son tiroir-caisse aussi. Sa nouvelle vie, comme il dit. La plus agréable à vivre, la moins captivante à raconter !
La fin de la vie clandestine
Le premier tome s’achève le 9 novembre 1989. Il était un des premiers à franchir le Mur. Ce soir-là, c’est le pan de sa vie clandestine qui disparaît dans le rétroviseur du taxi qui roule dans Berlin-Ouest. Aram Radamski était insaisissable à l’époque. Une vie clandestine à tous points de vue. Un ami indiscret nous dit qu’il serait incapable de dire combien il a d’enfants. Le dossier de 800 pages que la Stasi a constitué sur lui devrait l’éclairer quelque peu. Mais pas sûr qu’il prenne du temps pour faire la lumière sur son passé.
"Ce soir, vous allez faire fortune!"
Du 9 novembre 1989, il se souvient de deux-trois choses : de sa fatigue extrême, cette fatigue qu’il l’empêcha d’être complètement heureux même si, rétrospectivement, ce sera le plus beau jour de sa vie. Il se souvient de l’obscurité du premier quartier de Berlin-Ouest, le quartier de Wedding, tout sauf le plus glamour. Il se souvient de ce qu’il a dit au chauffeur de taxi : "Emmenez-moi vers le centre. Et je vous conseille de revenir ici ensuite. Les autres arrivent. Ce soir vous allez faire fortune!"
Il y a du Wagner dans ses yeux, une fureur qu’il n’arriverait pas à maîtriser.
Est-ce parce qu’on arrive un peu en retard au rendez-vous à cause du trafic de
Leipzig? Non. Je pense que c’est sa nature. Siegbert Schefke est un ogre, grand comme la Tour de MDR, la télévision publique où il travaille aujourd’hui. Un ogre ou un tigre prêt à griffer à la moindre contrariété. Le policier de la Stasi qui l’espionna a dû connaitre quelques frayeurs en le suivant comme son ombre.
Un dossier de mille pages
Le dossier Siegbert Schefke fait plus de 1000 pages. Il comprend des photos, toute la correspondance du jeune homme des années d’opposition ainsi que les noms et les révélations des filles que la Stasi avait glissées dans son lit. Un ogre, je vous dis. Qui facture encore aujourd’hui, 20 ans plus tard, les images clandestines tournées le 9 octobre 1989 à Leipzig avec son ami Radamski (que nous rencontrons demain à Berlin).
Cameraman-desperado
Il y a du Wagner dans ses yeux. Un peu de lassitude aussi. Ses plus belles années de journaliste, pense-t-il, sont derrière lui. L’âge d’or de ses rendez-vous avec l’Histoire. L’époque où, dit-il, il était un cameraman-desperado armé d’un simple Camescope VHS. Ses images exclusives ont fait le tour du monde. Lui aussi songe à voyager, à tout quitter pour partir vivre au soleil en Floride.
Siegbert Schefke dans le viseur de la Stasi; l'officier le surveillant avait noté: "18h37 - "Satan" quitte la bibliothèque"
«Mon père était chercheur d’or, l’ennui c’est qu’il en a trouvé.» La citation est-elle de Brel, Cendrars ou Mickey Mouse? Peu importe, elle correspond à ce que sont devenus la plupart des réfugiés est-allemands de l’ambassade de Prague.
Divorce à l'arrivée La majorité des couples ont divorcé, une fois arrivés en Allemagne de l’Ouest. Trop d’attente, trop d’espoirs placés dans leur future nouvelle vie. Désillusion, amours brisées. Sauf pour Hubert et Suzanne Kuhn (photo). Un couple hors norme. Ils résisterait même à une attaque nucléaire. Tout est dans la tête. Un peu comme un boxeur poids plume qui déclarerait, le visage en sang : «Mon rêve s’est réalisé: affronter Cassius Clay sur le ring.» Les trois mois de conditions rudimentaires endurées, avec leurs enfants, dans l’ambassade pragoise ne sont que l’écume de leur vie de fugitifs. Car, avant Prague, ils avaient déjà tenté plusieurs fois de quitter leur Thuringe natale où tout le monde espionnait tout le monde.
Les arbres de l'enfance A chaque tentative sa sanction. Hubert perd son poste d’ingénieur et doit travailler comme ouvrier dans une manufacture de carton ondulé. Les Kuhn sont aussi contraints de déménager à Sömmerda, loin de la zone frontalière. La tentative pragoise sera la bonne (photo: l'article qui leur est consacré le 5 octobre 1989). Ils vivent quinze ans en Bavière, heureux comme des princes. Puis ils héritent de la maison familiale. Retour au pays sans les enfants devenus grands. Ils se baladent seuls dans la nature avec leur chienne Léa. Ils vivent à nouveau en Thuringe, reconnaissent les arbres de leur enfance. Il y a encore un mirador dans le lointain. Retour à la case départ. Sauf qu’ils sont libres. Ce n’est plus la RDA.
Vingt ans qu’ils se parlaient de part et d’autre de la barrière, vingt ans qu’ils s’envoyaient des messages entre l'Est et l'Ouest. Il leur arrivait même de contourner le règlement durant les nuits de patrouille pour partager ensemble un café chaud, arrosé d’ alcool. Ils faisaient à peu près le même métier.
Officier de la police frontalière hongroise et inspecteur-chef de la douane autrichienne. Des titres ronflants mais beaucoup d’heures perdues à ne rien faire, des années de routine. Jusqu’à ce 19 août 1989 lors du passage en force de 600 Allemands de l’est en vacances dans la région.
Situation absurde Arpad Bella, le Hongrois, comprend alors l’absurdité de la situation. Deux décennies à traquer des individus dans la zone interdite. Et c’est un foule compacte qui se présente devant lui. Comme un contrôleur du niveau des pluies qui recevrait soudain toute l’eau d’un barrage sur la tête. Johan Göltl, l’Autrichien, est alerté par une famille de fugitifs. Leur enfant est resté côté hongrois et la barrière déjà refermée.
"On ne partira pas sans lui. Si ce n’est pas possible, on repasse le rideau de fer", annoncent-il en larmes. Johan Göltl décide de détourner l’attention de son copain-collègue Arpad Bella pendant qu’un subordonné autrichien récupère le gosse de 8 ans.
"Après, je l’ai averti du fait qu’on avait récupéré le petit. Et on s’est dit tous les deux: si on a laissé passer 600 personnes on peut bien encore laisser passer un enfant". C’est la petite histoire dans la grande.
Un homme brisé Notre traducteur nous en raconte une autre. Un de ses amis tentait de fuir en Autriche quelques années plus tôt. Talonné par un chien des garde-frontières, il grimpe sur un arbre. Le chien parvient jusqu’à l’arbre mais sans le repérer dans les branches.
Fâché, le garde-frontière commence à taper sur l’animal avec une telle violence que le jeune homme prend pitié. "Arrête de le frapper, je suis là, je descends!" Le fugitif a passé plusieurs années en prison. Il a perdu son travail. Il reste aujourd’hui un homme brisé.
Elle est le feu, il est la glace. Joanna Szczepkowska. Wojciech Jaruzelski. Tout les sépare, hormis le fait que tous deux publient un livre sur leur propre vie, marquée par l’Histoire polonaise.
L'ancien général nous reçoit dans le bureau qu'il a conservé dans un bâtiment militaire gris comme la mort. Wojciech Jaruzelski sourit peut-être. Mais cela ne se voit pas.
Un homme seul Son regard est fixe, sa nuque rigide, son discours surprenant lorsqu’il dit regretter d’avoir quitté ses casernes pour devenir l’homme de tous les pouvoirs, le symbole de la loi martiale décrétée le 13 décembre 1981: "une décision que je traînerai jusqu'à la fin de ma vie comme un boulet." Mais ce qui me frappe le plus, c'est sa réponse à ma dernière question.
Je lui demande ce qu'il veut encore faire de sa vie à 86 ans. Je m'attends à une réponse sur sa volonté de donner sa version de l'Histoire, sur le rôle qu'il a joué dans la genèse du scrutin historique du 4 juin 1989. Pas du tout.
Il me regarde avec une expression, disons, ironique. Et commence à réciter un poème d'un auteur polonais, un poème qui, selon la traductrice, parle de la déchéance, de la décrépitude humaine. En prenant congé, je me dis que j'ai rarement rencontré un homme aussi seul et aussi détesté.
Adorée des Polonais Née en 1953, l’année de la mort de Staline, Joanna Szczepkowska est adorée par les Polonais. Chaleureuse, un peu maladroite dans le nouvel appartement où elle vient d'emménager. Elle veut bien nous montrer le DVD de sa petite phrase historique à la TV polonaise. Mais elle ne sait pas où sont les câbles.
Chez elle, une photo du Père Popieluszko assassiné par les hommes de Jaruzelski en 1984, quelques livres dont son dernier "le 4 juin". Elle y raconte pourquoi elle a décidé de perturber le JT de la Télévision d'Etat après ce scrutin historique.
"Je voulais une phrase courte, simple, directe. J’étais stressée mais je l’ai fait. Un terrible silence s’est alors abattu sur le studio. La journaliste qui m’interviewait (elle sera licenciée par la suite) était tétanisée, les techniciens gesticulaient en régie et derrière les caméras." La panique pour une toute petite phrase de 8 secondes. La plus difficile à prononcer de sa carrière de comédienne. Une phrase pourtant prémonitoire, bien qu’incomplète: c’en était fini du communisme, mais pas seulement en Pologne.
Voir l'interview accordée à la TSR par Wojciech Jaruzelski:
Le scrutin est terminé. Dans l’ensemble, il ne s’est pas trop mal déroulé. L’équipe de la TSR quitte Kaboul. (de g. à d.) Bernard Genier, Ronald Castellino, Samiullah Sharaf, Fabien Wohlschlag et Aziz (notre chauffeur), vous remercient d’avoir suivi ce blog et d’avoir regardé les sujets du Téléjournal. Rendez-vous, bientôt, pour une nouvelle série de reportages.
Nous nous attendions au pire. Les Talibans avaient promis une vague d’attaques suicide sur Kaboul. Ils voulaient à tout prix perturber le scrutin en empêchant les gens d’aller voter. Les insurgés entendaient ainsi démontrer leur influence sur le cours des affaires politiques en Afghanistan (voir le sujet du 19:30 Le Journal de jeudi).
Dans la ville En quittant la guest house, nous ne sommes pas très à l’aise. Il est assez perturbant d’imaginer que des voitures piégées rôdent, au hasard, à la recherche d’une cible. En ce jour d’élection, l’ennemi est invisible, à la fois nulle part et partout.
Nous faisons une halte dans un premier bureau de vote. A l’entrée, la fouille est complète. A l’intérieur, tout est calme. Les opérations se déroulent normalement. Mais pour l’instant, peu d’électeurs se sont dérangés pour aller voter. Seule anicroche, au mépris de toutes les consignes, le chef du centre a décidé que seules des journalistes femmes pouvaient interroger des électrices. Il assume: «C’est ma règle personnelle.» Nous passons notre chemin.
Alerte en dehors de Kaboul Une fois dehors, une information nous parvient. Des Talibans ont attaqué à l’extérieur de la ville. Nous fonçons vers le lieu de l’incident.
Sur place, le désordre règne. C’est idéal pour se faufiler entre les check points improvisés. Avec Fabien, nous parvenons facilement à nous approcher du lieu de l’affrontement. Zut, Sami est resté en arrière. Nous sommes coupés de notre traducteur. Tant pis, nous avançons quand même, avec d’autres journalistes afghans, avant que le cordon de sécurité qui se met en place ne nous bloque définitivement.
Ordre, contrordre, désordre En fait, l’accrochage est terminé lorsque nous arrivons vers l’important poste de police qui a été attaqué. Mais la situation reste confuse. Quelques US marines sont sur place, assez relax. Du côté afghan, ça galope en tous sens. Ordre, contrordre, désordre. Deux insurgés se sont faits exploser dans un bâtiment après avoir ouvert le feu contre les forces de l’ordre. Un troisième serait en fuite. Nous essayons d’en savoir plus. Notamment sur la nationalité des assaillants.
Généralement, les autorités préfèrent qu’ils soient étrangers: Arabes ou Pakistanais. Mais les policiers ne veulent pas nous laisser entrer dans le petit immeuble. Avec quelques confrères, nous allons vraiment les faire tourner en bourrique. Chaque fois qu’ils nous repoussent, nous disons OK, en continuant d’avancer. Bref, on joue aux imbéciles qui ne comprennent rien. A la fin, ça se termine par une distribution de claques et de coups de pied aux fesses. Pas de quoi hurler à l’atteinte à la liberté de la presse.
Finalement, on nous laisse accéder à l’endroit où les deux martyres se sont donnés la mort pour pas grand chose. Deux flaques de sang sur le sol. Des éclats sur le mur de béton glauque de cet immeuble en construction. Triste spectacle.
«Morts pour pas grand chose? tu plaisantes?», me lance Sami. «A la fin, il y avait une quarantaine de journalistes locaux et internationaux autour de ce bâtiment. Les Talibans ne pouvaient pas rêver d’une meilleure publicité. Quant aux deux pauvres gars qui sont morts, tous le monde s’en fiche. Surtout les chefs Talebs.»
"Com' talibane" Ainsi donc, nous aurions participé à la sinistre com’ des insurgés? Peut-être, et principalement par la force de l’image. En effet, sans TV, l’incident se serait résumé en quelques mots: «Deux assaillants ont attaqué un poste de police. Les forces de l’ordre ont riposté. Ils sont décédés.» Avec l’effet loupe de la diffusion télévisée, ça devient une toute autre histoire.
Nous sommes à Pulicharki, une prison de sinistre réputation. Une vingtaine de candidats à l’attentat suicide y sont emprisonnés. Ces prétendants au martyre ont été capturés après la défaillance de leur système de mise à feu. Parfois, ils se sont rendus spontanément aux autorités. Après de laborieuses démarches administratives, j’ai pu interviewer l’un d’entre eux.
C’est une improbable confrontation: celle de l’assassin manqué et de sa victime potentielle. La mission de Naeem était simple: tuer des occidentaux en Afghanistan. N’importe lequel d’entre nous aurait pu lui servir de cible.
C’est une sensation bizarre. Je n’ai pas résisté à l’envie de prendre cette photo où nous posons comme deux camarades de rencontre un peu étrangers l’un à l’autre.
Naeem a 22 ans. Son père est boulanger quelque part dans la province du Pendjab Pakistanais. Sa famille est plutôt pauvre, mais pas dans la misère. Le jeune homme aurait pu prendre la succession de son père. Mais il s’est laissé entraîner sur une autre voie.
Rien du meurtrier Aujourd’hui, Naeem a l’air doux comme un agneau. Il tortille sa barbe, un peu intimidé. Il n’a vraiment rien d’un meurtrier. Le jeune Pendjabi raconte volontiers son histoire. Ça le change de la cellule dans laquelle il croupit, au milieu des combattants talibans et d’autres prisonniers de droit commun.
De l’occident, il ne connaît que quelques bribes via la TV. Des Etats-Unis, il croit seulement qu’ils veulent détruire l’Islam et tuer des musulmans. Dans sa région, les vidéos de la propagande d’Al Qaïda circulent au grand jour. En cette journée d’août 2009, le jeune homme n’a toujours aucun doute sur le bien–fondé de sa mission d’alors. Il devait venger les siens.
Campement taliban Naeem a vécu plusieurs mois dans un campement de talibans, sur la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan. Un matin, le commandant local est venu le chercher alors qu’il cuisait le pain pour l’ensemble du groupe. C’était l’heure de monter au paradis. On lui a désigné sa cible: un poste militaire de la région du Paktika.
Sa tâche était simple. Il fallait surtout conduire doucement la voiture remplie d’explosifs à ras bord. Une fois parvenu près de l’entrée du poste, Naeem devait simplement enclencher le dispositif. C’est un taliban Afghan qui, de loin, était chargé de télécommander l’explosion.
Naeem approchait du poste. Mais il ne reconnaissait que des visages d’Afghans. Par la fenêtre ouverte, il entendait clairement que tout le monde, ici, parlait dari ou pachtoune. Au moment d’armer la bombe, le jeune homme a préféré se rendre. Il me raconte que c’est Allah qui, juste à temps, lui a permis d’épargner la vie de ses frères musulmans.
20 ans de prison Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Naeem a été très bien traité par l’armée et par les services de renseignements Afghans. Au point de croire en sa libération, promise par un officier. Au bout de quelques semaines de semi-captivité, il a fini par aboutir devant un juge qui, sans un mot, l’a renvoyé en prison. C’est là, par hasard, qu’il a appris qu’il venait d’être condamné à 20 ans.
Naeem ne comprend pas la lourdeur de la sentence: «je devrais être libre puisque je me suis rendu et que j’ai tout raconté». Je lui dis qu’il me paraît tout à fait sympathique. Il me retourne le compliment. Je lui demande alors ce qu’il aurait fait s’il m’avait rencontré le jour de sa mission. «J’aurais armé la bombe sans hésiter». Je ne distingue aucune once d’agressivité dans son regard plein de gentillesse. Mais il me semble que nous n’avons plus grand chose à nous dire.
Il est nos yeux et nos oreilles. Il assure notre sécurité. Il marchande rapidement un kilo d’abricots dans la rue avant de négocier l’interview d’un ministre. C’est Sami (marchandant, au centre de la photo ci-contre), notre producteur local. Sans lui, impossible d’envisager le moindre reportage.
Samiullah Sharaf est un des meilleurs professionnels de Kaboul. Tout le monde se l’arrache. Je ne suis pas peu fier de l’avoir subtilisé au nez et à la barbe de la BBC. Trop sûre d’elle, la « Beeb » avait oublié de booker fermement notre ami avant les élections. Et hop! Le petit Suisse a été plus rapide. Pendant plusieurs jours, les collègues britanniques ont tenté de le débaucher alors que nous travaillions déjà ensemble. Ça tournait au harcèlement et j’ai failli me fâcher tout rouge. Pas très fair-play, les British.
Des entrées dans tous les ministères Sami a suivi tous les coups fourrés de ces dernières années. Il a couvert la bataille de Tora-Bora. Réalisateur de films et journaliste, il a continué son travail sous les Talibans. Il a frôlé la mort à plusieurs reprises lors de fusillades entre ethnies rivales. A la capitale, il dispose d’entrées dans tous les ministères. Sami adore forcer les portes, obtenir ce que les autres n’ont pas. Sa devise: «Take it and fuck it.» Foncer dans les espaces libres, arracher une interview et quelques images, et repartir très vite.
Pour survivre en Afghanistan, il faut être attentif, souple et rapide. Bien «sentir» les coups. Nous lui avons confié notre sécurité. C’est lui qui nous dit ce qu’il faut faire. Il vaut tous les gardes du corps à la Rambo de Kaboul. Bien sûr, il n’est pas infaillible. «Shit happens», comme on dit dans le métier.
Une affaire qui tourne mal Justement, le ciel lui est déjà tombé sur la tête. Il avait projet de documentaire sur les Talibans avec un journaliste anglais. Mais l’affaire a mal tourné: les deux hommes se sont retrouvés dans une pièce aveugle, otages des Talibans pendant trois mois.
Dans ce genre de dossier, tout le monde sait que, si l’étranger peut être libéré contre rançon, l’Afghan ne revient pas. Les Talibans prétendent qu’il est un traître à la nation. La vérité est plus simple. L’otage afghan a tout vu, tout entendu. Il sait précisément qui a trahi et pourquoi. Trop dangereux pour les ravisseurs.
Le miracle Chaque jour de sa captivité, Sami pensait à la mort. Mais il est revenu. Par miracle. Les négociateurs discrets ont tenu bon. Un soir, les Talibans ont mis le Britannique dans une voiture en disant: «l’Afghan reste avec nous.» Les deux intermédiaires ont répondu: «Désolés les gars, le deal était pour deux», et ils sont partis. Le coup était risqué, mais il a fonctionné. Les deux ex-captifs se sont retrouvés dans le véhicule. Le journaliste était en larmes, certain que Sami ne s’en sortirait pas.
Quand je l’ai rencontré à Kaboul, Sami m’a prévenu d’entrée. «On peut faire beaucoup de choses ensemble, mais pas toucher aux Talibans. Je sais comment les contacter, mais je ne veux plus les voir. Quel que soit le prix que tu me proposes. Je n’ai plus confiance.»
Aujourd’hui, Sami se construit une jolie maison. Il se consacre à sa famille et à ses sept enfants. Certains confrères disent qu’il prend trop cher pour ses services. Je leur réponds que c’est mérité. En Afghanistan, la confiance vaut tout l’or du monde.
S'attaquer à la pauvreté pour lutter contre le terrorisme. Telle était l'une des ambitions des Américains en intervenant en Afghanistan. Huit ans après, force est de constater que de nombreux projets de développement sont en rade. La preuve par l'exemple de l'approvisionnement des civils en eau potable.
Explications avec le sujet du Journal de 12:45 de mardi
Shinkai (photo ci-dessus) est une femme
exceptionnelle. De nombreux Afghans rejettent toujours en bloc la
conception occidentale des droits de l’homme, estimant qu’elle insulte
les codes de la société traditionnelle. Sans faiblir, la députée a
choisi de lutter contre ces irréductibles au nom du droit des femmes.
Un combat qui l’amène à prendre des risques pour sa vie.
Dans un Afghanistan qui porte un machisme hors d’âge au pinacle,
Shinkai sait qu’il est inutile de provoquer directement les barbus. La
députée préfère négocier en finesse pour faire avancer sa cause. Et
parfois, Elle doit faire quelques concessions.
Avec d’autres collègues, Shinkai forme la «troisième ligne» au
Parlement. Une rangée de sièges qui rassemble physiquement les députés
sans étiquette. Des élus qui n’hésitent pas à remettre en cause les
articles les plus rétrogrades de la loi afghane. Un combat risqué.
Une ennemie de l'Islam pour les extrémistes
En avril dernier, Shinkai s’engage dans une bataille à haut risque (photo: lors d'un de ses meetings à Kaboul):
faire reculer une loi, soi-disant basée sur l’Islam, qui permettrait
aux hommes de confession Chiite de violer légalement leurs femmes si
celles-ci refusaient de se soumettre à leurs désirs intimes. L’affaire
étant de nature religieuse, la députée est immédiatement soupçonnée de
récuser les lois de l’Islam, voire carrément d’apostasie.
Dans un parlement où rôdent encore les suppôts des Talibans, ce type
d'accusation équivaut à une condamnation à mort. Pour les extrémistes,
un «petit» attentat-suicide au gilet piégé et le cas de Shinkai serait
rapidement réglé. Heureusement, la députée parvient à rassembler de
nombreux soutiens en Afghanistan.
Soutiens internationaux
Elle obtient surtout le soutien de la communauté internationale pour
faire reculer le gouvernement d’Hamid Karzai. Comme le déclare, à
l’époque, une députée canadienne : « le Canada n’envoie pas ses soldats
mourir en Afghanistan pour défendre des élus qui veulent abuser de
leurs épouses ». La loi vient d’être promulguée. On n’y parle plus de
viol légal, mais, selon nos standards, ses termes restent proprement
ahurissants. C’est la réalité de l’Afghanistan.
(Pour en savoir plus: lire l'article d'Human Rights Watch)
Au secours d'une femme battue
Au
quotidien, Shinkai est une femme chaleureuse et sans façons. Son agenda
est surchargé, ses meetings s’enchaînent à un rythme fou, mais elle
accepte facilement de nous accorder du temps. Nous la suivons notamment
dans la banlieue de Kaboul, dans une maison pachtoune traditionnelle.
Dans ce coin reculé, on ne sait pas comment, une jeune femme a entendu parler de la députée.
Elle a réussi à déjouer la surveillance des mâles de son foyer pour lui envoyer un appel au secours.
C’est
une sale affaire de mariage qui a mal tourné. Deux amis s’étaient
échangés leurs sœurs. L’un des deux hommes s’est retrouvé au chômage et
il a commencé à battre la jeune fille. Celle-ci s’est rebiffée.
Résultat : les coups ont redoublé de violence, administrés cette fois
par son beau-père.
Ce jour-là, en une heure à peine, à l’écart des regards indiscrets, Shinkai règle le problème à l’avantage de la jeune fille (en photo: les négociation avec la famille).
En faisant preuve d’autorité avec les hommes, leur rappelant que
l’Islam interdit la violence gratuite. Mais en prenant bien soin de
sermonner vigoureusement la mariée pour éviter que les représentants du
sexe masculin ne perdent complètement la face vis-à-vis du reste de
leur clan. A l’issue de cette médiation réussie, les yeux de Shinkai
pétillent de joie.
Benard Genier
PS. Le reportage vidéo à propos de Shinkai diffusé au Journal de 19:30 le 16 août:
Un attentat a tué 7 personnes samedi. Cela s'est produit à environ un kilomètre d'où je me trouvais.
Galerie photo: sur les lieux de l'attentat
Comment j'ai vécu l'attentat:
Je suis installé tranquillement dans ma chambre quand le souffle de l’explosion ébranle les murs de la Guest House. En un millième de seconde, le cerveau analyse le niveau de danger, et la distance qui sépare de l’explosion. Résultat : «Ca a tapé fort, mais assez loin.» Pas de panique.
Vitres en éclat
En revanche, une amie afghane qui vit et travaille près du lieu de l’attentat n’a pas eu la même perception de l’incident. Chez elle, des vitres ont volé en éclats. Heureusement, elle avait pris soin d’y appliquer un film de plastique. Les débris n’ont pas été propulsés dans la maison. Notamment dans la chambre où dort sa fille âgée de quelques mois. Sa réaction, au téléphone : « j’en ai marre de Kaboul ».
Les rues de la capitale se sont brusquement vidées. Ici, tout le monde sait que les candidats au suicide aiment bien grouper leurs attaques pour faire un maximum de dégâts et renforcer l’impact psychologique de leur action.
Le temps passe, aucune bombe supplémentaire n’explose. La vie peut reprendre son cours (photo à droite).
Avec l’équipe et Sami, notre précieux fixer, nous sortons déjeuner dans un Kebab (photo à gauche). Comme toujours, les brochettes sont délicieuses. Entassés dans la minuscule pièce enfumée, les Kaboulis parlent de choses et d’autres, mais pas de l’attentat de ce matin. Tellement prévisible.
Les Afghans savent aussi que le coup est politique. Nous sommes peut-être face à des fous, mais des fous qui jouent leur carte avec la seule arme efficace qu’ils possèdent : l’attentat suicide. Leur but n’est pas de terroriser la population. Pour l’instant, seuls les bâtiments officiels, les bases de l’OTAN et les convois militaires sont visés. Les Talibans veulent rejeter la faute des troubles sur le gouvernement, qu’ils jugent corrompu, et sur la force internationale.
Coincés entre deux feux, les Kaboulis espère que cette tactique va durer et, qu’à titre individuel, ils ne passeront pas par là lorsque que la prochaine bombe explosera.
Inch’ Allah
Bernard Genier (photos illustrant la note prises samedi, après l'attentat)
PS. Le sujet sur l'attentat et l'analyse diffusés hier soir au Journal de 19:30:
Parmi tous les candidats à l’élection présidentielle, un homme sort du lot. Abdul Salam «Raketi» est un ancien taliban qui a déposé les armes. Il présente un programme simple: l’Islam avant tout et la négociation avec l’ensemble des talibans Afghans comme solution pour faire cesser la guerre. Nous avons suivi l’un de ses meetings de campagne.
Remplie de partisans de «Raketi», la salle offre une fantastique galerie de portraits. Turbans noirs ou bonnets de laine, longues barbes, regards charbonneux. Aucun doute pour Sami, ancien otage des talibans: «voilà une belle bande de criminels». Nous sommes donc en bonne compagnie pour attendre le fameux candidat.
Je suis assis, par hasard, à côté d’une journaliste locale. Considérant qu’il s’agit du comble de l’impudeur, un militant commente la scène avec son voisin. Il me filme avec son portable. L’image fera sans doute le tour de quelques réunions consacrées à l’esprit de progrès!
Le combattant débarque «Raketi» fait son entrée. C’est un homme trapu, tendu, l’œil vif. Une vraie tête de combattant. Il doit son surnom à ses talents de tireur de roquettes anti-chars. Dans les rangs des mudjahidines contre les Russes, puis en commandant de la région Est des talibans jusqu’en 2001. « Au front, ce type n’avait peur de rien », me dis-je intérieurement.
Ses subalternes enchaînent les discours. L’un d’entre eux se lance dans une diatribe enflammée. Emporté par sa fougue, il se met à hurler. Si fort que je me tords la barbichette naissante pour ne pas éclater de rire. Ça ferait sans doute mauvais genre.
Vive l'Islam! Les textes appellent à l’Unité du pays, à la grandeur de l’Islam et au départ des étrangers. Prudents, les pro-talibans tournent autour du pot. «Souvenez-vous du sort réservé aux Anglais, puis aux Russes», crient-ils… Pas une seule fois le mot « Américain » ne sera prononcé. Seule fausse note, entraîné lui aussi par sa ferveur, un orateur fini par lâcher : «Vive l’Islam des talibans». On ne le reverra pas.
Les discours sont terminés. Les militants sont ravis et acclament leur héros. Celui, à n’en pas douter, qui va rétablir l’ordre islamique à la faveur de l’élection. «Aucune chance, affirme Sami, ils sont complètement désorganisés». Pas comme leurs cousins des montagnes qui multiplient les coups de force contre les forces internationales.
Quelques images sans commentaire du meeting:
Conférence de presse improvisée «Raketi » emmène les journalistes à l’écart pour une conférence de presse improvisée. L’homme n’est pas une brute. Fin politique, il esquive tous les pièges et modère ses propos. Il est difficile de savoir - et de lui faire dire - ce qu’il pense vraiment.
L’entretien terminé, je retourne tendre mon micro dans la salle. Je suis rapidement entouré. Un partisan a appris que je ne suis pas américain. Il me serre vigoureusement la main.
Un autre militant m’interpelle plus sèchement: «j’ai une question à te poser: que viens-tu faire ici?». Je lui réponds: «C’est simple, vous pensez qu’en occident nous sommes tous contre l’Islam. Et les gens, en occident, imaginent que tous les Afghans sont des terroristes. Moi, je fais la navette entre les deux pour montrer que c’est faux». L’assistance manifeste son approbation. Dans ce genre de situation, il vaut mieux simplifier le propos.
L’équipe de la TSR est intégrée (embedded) dans une unité de l’armée française. Dans la région de Kaboul, pas d’offensive contre les talibans. Pendant la durée des élections présidentielles, la force internationale en Afghanistan (ISAF) va se contenter de soutenir l’armée afghane Les troupes étrangères n’interviendront qu’en cas de force majeure. Ce jour-là, la légion étrangère part en reconnaissance autour des bureaux de vote.
Le Lieutenant Adeline nous accueille avec le sourire. La jeune femme, fusil d’assaut et gilet pare-balles réglementaires, est officier de presse au bataillon français de Kaboul. Le lieutenant nous présente à la section désignée pour la mission du jour.
Toujours sympas ces légionnaires. Fidèles au mythe. Un grand brassage de nationalités, Brésiliens, Croates, Roumains, Russes, Français, etc… qui forment une troupe d’élite de réputation mondiale. Là encore, l’accueil est chaleureux, sans oublier d’être professionnel. A la légion, on ne fait pas de cinéma à l’américaine. C’est appréciable.
Top Départ Nous embarquons dans les blindés légers. Destination: deux bureaux de vote installés dans les faubourgs campagnards de la capitale. La situation n’est pas particulièrement tendue, mais les militaires étrangers sont une cible de choix.
Les légionnaires cherchent leur chemin dans le dédale des maisons traditionnelles afghanes, protégées par de hauts murs de pisé. Un piège est toujours possible. Mais dans le premier village, la population ne semble pas hostile aux étrangers. Coincé dans le blindé, je ne distingue quasiment rien du paysage. Je me demande ce que les soldats, dont c’est le quotidien, pensent de ce pays.
Le Lieutenant Adeline me confie qu’elle n’est jamais allée à Kaboul, au bazar ou au restaurant, côtoyer les Afghans dans leur vie de tous les jours. Les permissions en ville sont interdites. Ça doit être frustrant.
Dans le premier bureau de vote, le contact s’est bien passé. Les dignitaires locaux étaient «heureux» de voir passer l’armée. Et le Lieutenant Benoît a pris ses repères sur le terrain, en cas d’intervention plus musclée.
Visionnez aussi ci-dessous le reportage sans commentaire des envoyés spéciaux de la TSR.
La tension monte Il fait de plus en plus chaud dans les blindés. Les bouteilles d’eau circulent. Les esprits s’assoupissent, bercés par les cahots de la piste. Sur leurs tourelles, quatre hommes veillent en permanence.
Nous arrivons au deuxième bureau de vote. Changement d’ambiance. Des «insurgés» rôdent dans le coin. Des talibans Afghans mais aussi Pakistanais. Le gardien de l’école qui servira pour l’élection ne veut pas qu’on le filme. «Trop peur d’être égorgé», confie-t-il au traducteur.
Plus loin, c’est le Malek (chef) local qui claque la porte de son portail au nez du Lieutenant Benoît. Il ne veut pas être vu avec les étrangers. Le village s’est brusquement vidé de sa population. C’est mauvais signe. La section n’insiste pas. Tout le monde remonte dans les blindés. La mission est terminée.
Débat de fond Alors? «Embedded» ou pas? Chez les journalistes, le débat reste ouvert. Certains pensent que nous faisons de la com’ pour l’armée en participant à de telles opérations. Pour ma part, j’estime que nous devons tout voir, par tous les moyens, sous tous les angles, à chaque fois qu’une occasion se présente, en toute connaissance des contraintes qu’impose le genre.
D’ailleurs, au chapitre des restrictions, la plupart sont des consignes de bon sens : pas d’information que l’ennemi pourrait exploiter, pas de noms de famille, etc… Mais il en est une qui m’a touché : l’interdiction de filmer un blessé. Cela signifie que nous pouvons témoigner de l’agonie d’un enfant qui meurt de faim en Afrique, de l’horreur d’un monceau de cadavres après le tsunami en Indonésie, mais pas de l’éventuelle douleur d’un soldat occidental? C’est là, peut-être, la vraie limite de l’exercice.
Photos: souvenirs d'Afghanistan avec les Moudjahidines (II)
13 août 2009
Notre envoyé spécial Bernard Genier part en reportage en Afghanistan pour les élections du 20 septembre 2009. Ce n'est pas son premier voyage sur place.
"Nous sommes au début de l’hiver 1986. Je rejoins une mission clandestine de Médecins Sans frontières dans la province de Ghazni. Les étrangers sont généralement déguisés en afghans pour se fondre dans la population locale. A l’époque, la population afghane est totalement privée de soins. Les Pachtounes nous accueillent à bras ouverts. Le séjour dure plusieurs semaines et se termine à cheval alors que tombent les premières neiges."
Ce soir, je suis invité à un mariage afghan. L’affaire se passe à l’écart du centre-ville, dans un quartier qui regroupe les «wedding hall». Ce sont des bâtiments exclusivement dédiés à cette activité. A l’extérieur, les néons sont «flashy» à mourir. Le parking est ultra sécurisé par des hommes armés. A l’intérieur, une salle immense permet d’accueillir plus d’un millier de personnes.
Une entreprise onéreuse
Dans la tradition afghane, surtout chez les pachtounes du Sud, chaque famille doit montrer sa puissance en invitant un maximum de monde. Le seuil minimum, pour l’honneur du clan, se situant aux alentours de cinq cents. A 20$ en moyenne par invité, sachant qu’une famille compte entre 7 et 10 enfants qu’il faudra unir successivement dans le même faste, on comprend que le mariage n’est pas une entreprise à prendre à la légère.
Les musiciens s’activent déjà lorsque j’entre dans la salle avec mon traducteur. Sami est un lointain cousin de la mariée et membre de la même puissante tribu du Nord de Kaboul.
Ici tout le monde se connaît, de près ou de loin. Les anciens, turban traditionnel et barbe blanche, observent et commentent les embrassades des uns et des autres. On imagine les ragots.
Femmes et hommes séparés
Un long paravent bleu divise la salle en deux. Les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Les garçonnets et les fillettes pré-pubères sont seuls autorisés à faire des allées et venues. Le podium du chanteur est à cheval sur les deux communautés. Il est assez piquant de constater que ce sont les hommes, à priori, les plus «dépravés» (il en faut peu pour être dépravé dans la société traditionnelle afghane) qui sont les seuls à profiter librement du spectacle de la gent féminine.
Les invités se sont mis à danser. Ils enchaînent élégamment les passes traditionnelles. Il est de bon ton que seuls les proches du marié montrent leur joie. Les autres sont tenus de rester sur la réserve. La musique terminée, une armée de serveurs déverse des victuailles sur les tables. Sans attendre, tout le monde se rue sur la nourriture. Le repas est vite avalé. Le marié passe rapidement dans les travées pour serrer des centaines de mains… et voilà: c’est terminé. Du moins dans le camp des hommes, car de l’autre côté du paravent bleu, on entend les enfants qui gazouillent, les femmes qui bavardent et qui s’amusent. Tout un monde inaccessible.
Un lieu de rendez-vous
Dans le parking règne un incroyable désordre. Les invités ont garé leurs véhicules dans tous les sens. Quelques-uns ont laissé leur numéro de portable sur le pare-brise. D’autres pas, et ce sont ceux qui gênent le plus. Impossible de sortir la moindre voiture. Personne ne s’énerve pour autant. Les parlottes et autres conciliabules reprennent de plus belle.
Untel présente untel à un autre, qui lui parle des problèmes de son cousin. Tous connaissent un oncle général, ou un parent favorablement placé dans une entreprise importante de Kaboul. La tribu se serre les coudes. Un mariage est l’indispensable rendez-vous d’affaires familiales et professionnelles.
Lorsque les avions de la coalition internationale ont bombardé par erreur de telles cérémonies, ils n’ont pas seulement tué sur place des hommes, des femmes et des enfants. Ils ont aussi insulté des centaines ou des milliers de parents éloignés, affiliés au même clan. Dans le Sud du pays principalement, la colère s’est ainsi répandue rapidement contre les étrangers. Une haine éternelle, puisqu’un Pachtoune n’oublie jamais l’offense qui lui a été faite.
Une équipe de la TSR : Bernard Genier, Fabien Wohlschlag, Ronald Castellino et Samiullah Saraf est en Afghanistan pour couvrir les élections présidentielles du 20 août. Coincé entre les talibans et les forces armées internationales, le peuple afghan va tenter de désigner un leader capable de donner un peu de stabilité au pays.
L’avion rase les montagnes et se pose à Kaboul. La veille, quelques roquettes artisanales sont tombées sur la ville. Un petit « message » des talibans avant les élections du 20 août prochain. Sur le parking de l’aéroport, je rencontre Samiullah (Sami), l’indispensable fixeur qui va accompagner l’équipe durant son séjour. Fabien, le caméraman, et Ronald, le monteur, me rejoindront quelques jours plus tard.
Une circulation qui déstabilise même les GI
En ville, la circulation est apocalyptique. Chaque conducteur semble animé d’une rage folle et se précipite, klaxon bloqué, sur tous ses congénères. Aucune règle n’est respectée, sauf celles des innombrables checkpoints qui quadrillent la capitale. Même les convois militaires américains progressent lentement. Les hurlements de leurs sirènes et les gestes désespérés des GI’s dans leurs tourelles impressionnent mollement les Kaboulis.
Au début, comme en Irak, les soldats US ont tiré contre ceux qui ne respectaient pas la distance de sécurité. Ces morts ont provoqué de telles émeutes que les Américains, résignés, restent englués dans le trafic.
Parfois tout de même, un convoi de 4x4 banalisés (voir photo ci-contre) fonce dans le tas. Absence de plaque minéralogique, vitres teintées… des agents US ? Des VIP afghans, ministres ou seigneurs de la guerre? Voire des talibans infiltrés, rasés de frais, qui empruntent aussi ce mode de transport ? Impossible de le savoir. Ici, personne n’ose arrêter un tel équipage.
Première préoccupation: la sécurité
Arrivé à la guesthouse, j’entame une longue discussion avec Sami (photo) sur la sécurité de l’équipe. Le danger principal n’est pas l’attentat-suicide ou les roquettes sur la ville. La plus grande crainte, c’est le kidnapping. Des criminels rodent dans les rues et revendent leurs prises aux insurgés. Faut-il, comme CNN, travailler avec une cohorte de garde du corps armés ? Nous choisissons plutôt la méthode profil bas: barbe de circonstance, vêtements discrets et voiture de monsieur-tout-le-monde.
Je demande à Sami qu’il m’emmène à Paghman. Située sur les hauteurs de la ville, cette petite localité abritait la résidence d’été du roi. C’est là, qu’à l’automne 1988, je suis arrivé en compagnie des Moudjahidines, après deux semaines de marche depuis le Pakistan. A l’époque, Kaboul était encore contrôlée par le régime communiste, soutenu par l’armée Rouge. Divers groupes de résistants s’y cachaient pour préparer la prise de la capitale. Souvent rivaux, ils commençaient déjà à se disputer le pouvoir. Des frictions qui allaient bientôt tourner à la guerre civile, favorisant l’émergence des Talibans.
Galerie photo de Bernard Genier: en Afghanistan avec les Moudjahidines en 1988
Avant-après
Sur place, je situe facilement l’arc de triomphe de Paghman. En guise de clin d’œil, je reprends la même pose, un peu bravache, qu’il y a deux décennies. Sur la photo (à gauche en 1988, à droite en 2009), la couleur de la barbe a changé. Je retrouve aussi les jardins du roi.
En 1988, un joli kiosque aux colonnes de marbre blanc offrait un poste d’observation idéal sur Kaboul. Aujourd’hui, seules subsistent ses fondations de ciment (à droite sur la photo ci-après). Les colonnes ont été rasées et le marbre royal a été pillé. Des douilles de fusil d’assaut jonchent encore le sol.
Photos: souvenirs d'Afghanistan avec les Moudjahidines (I)
10 août 2009
En 1986, notre journaliste Bernard Genier, qui se trouve en ce moment en Afghanistan, effectuait un premier reportage clandestin avec ceux qu’on appelait alors les Moudjahidines.
"Nous sommes dans la province du Nangahar. A l’époque, les occidentaux sont encore les bienvenus dans les montagnes de l’Est de l’Afghanistan. Ce petit groupe de guerriers pachtounes, mobile et discret, s’apprête à harceler un poste avancé de l’armée soviétique qui occupe le pays. En chemin, nous croisons quelques villageois. Aujourd’hui, une grande partie de ces moudjahidines pachtounes sont devenus des talibans. Et leur tactique militaire n’a pas changé."
11h43 C'est fini, petite analyse à chaud et bye-bye!
10 juin 2009
Voilà, le débat urgent sur la santé est fini. Comme je vous l'avais dit en début de matinée, il n'y a eu aucun vote, car les interpellations urgentes ne sont là que pour mener une sorte de discussion politique.
En revanche, le discours de 40 minutes de Pascal Couchepin ("On dirait Fidel Castro", glisse perfidement un collègue alémanique) a apporté des précisions qui ne sont pas sans intérêt: sur le prix des médicaments notamment, on a appris qu'il y aurait une baisse de 3% de la marge, et que le nombre de pays servant de référence serait élargi aux pays voisins dont la France, mais pas à l'Italie.
(ATTENTION Dans une note précédente, j'ai dit que l'Italie serait aussi englobée comme la France, ce ne sera pas le cas. Contrairement à la France ou la Suisse, l'Italie n'a pas d'industrie pharma, c'est sans doute une explication.)
Une petite remarque encore: le débat a été très modéré, chacun avançant ses arguments plus ou moins traditionnels, mais personne n'attaquant frontalement Pascal Couchepin. Il aurait pu faire figure de bouc émissaire, de punching ball, mais cela n'a pas été le cas. D'ailleurs le conseiller fédéral l'a senti et a remercié à plusieurs reprises les parlementaires pour la qualité du débat.
Lui aussi peut-être s'attendait à un corps-à-corps plus âpre. Cela n'a pas été le cas, j'espère néanmoins que pour ceux d'entre vous qui ont suivi le débat, il n'en était pas moins intéressant.
Voilà, on arrive à la fin du débat. Pascal Couchepin remercie tout le monde car il est vrai qu'il a fait l'objet de peu d'attaques virulentes et que le Conseil national - comme le Conseil des Etats la semaine passé - le soutient d'ores et déjà dans les mesures difficiles qu'il aura à prendre pour abaisser le prix des médicaments.
Son mot de la fin est: notre système de santé est bon, personne ne le conteste: "il est solidaire,efficace et juste, même s'il est coûteux!"
On est maintenant entrés dans la phase où les conseillers nationaux qui le souhaitent peuvent poser des questions directes à Pascal Couchepin.
11h21 Les caisses bon marché, c'est bien sacrebleu!
Aux Verts et à certains UDC qui critiquent le dumping des caisses bon marché, Pascal Couchepin s'étonne du reproche. Ca profite aux assurés, donc on ne va pas s'en plaindre. Si elles choisissent de subventionner l'assurance obligatoire par l'assurance privée pour attirer des clients, c'est leur problème!
Il faut vraiment être idéologiquement borné pour leur reprocher de diminuer leurs bénéfices privés...
Pascal Couchepin défend ensuite son paquet de mesures qui sera discuté cet automne.
L'ère du médecin de famille, comme celle du pasteur et de l'instituteur, c'est fini... La consultation par téléphone en annonce une autre.
Sur les médicaments: il y aura une baisse des marges de 3% sur les médicaments, pour les pharmacies et les médecins qui les vendent eux-mêmes.
La France et l'Italie seront ajoutés comme pays de référence aux autres pays actuels qui entrent dans le calcul du prix initial d'un nouveau médicament.
Des mesures seront prises pour abaisser le prix des génériques.
Les rabais offerts par les caisses avec les franchises élevées seront diminués pour augmenter la solidarité
11h14 Bras de fer à distance avec Pierre-Yves Maillard
Et maintenant il parle des réseaux de soins ou managed care. Et là il avertit: il y en a des bons et des mauvais. Ce n'est donc pas une panacée, il faut vérifier qu'ils soient efficaces et contribuent vraiment à diminuer les coûts.
Pascal Couchepin parle aussi des réserves et des pertes que les caisses ont fait en bourse. Mais il ne donne pas de chiffres précis.
Sur l'évolution des coûts, il rappelle que la plus forte hausse, c'est le stationnaire ambulatoire, mais aussi les hôpitaux en général. Le Chuv a connu une augmentation des coûts de 9,3%, les coûts de personnel ont augmenté de 10%. (Si vous ne l'avez pas encore compris, ces chiffres ne tombent pas tout à fait par hasard: le responsable politique du Chuv, c'est le socialiste Pierre-Yves Maillard, adversaire intime de Pascal Couchepin en matière de santé. Ces chiffres font partie du bras de fer permanent qu'ils se livrent l'un contre l'autre).
Depuis quelques instants, je ne comprends plus rien. Il parle de diargy (en fait c'est le DRG, un système de financement des hôpitaux), mais il le fait de manière tellement obscure que j'espère que vous êtes plus futés que moi... Désolé...
Si on veut faire des économies, c'est là-dessus qu'il faut agir. "J'ai pris des mesures sur les analyses, peut-être ai-je manqué de tact, mais c'était nécessaire", avance avec un sourire Pascal Couchepin. C'est une réponse à quelques critiques de la commission de gestion qui ont été publiées hier.
Pascal Couchepin évoque ensuite avec nostalgie l'ancien système de la mutualité, où on choisissait d'être solidaires. Maintenant, on a une caisse obligatoire pour tous, et ça déresponsabilise un peu les gens, mais il faut faire avec. Inutile de prétendre revenir en arrière comme le veut l'UDC.
Il balaie aussi le rêve de caisse unique de la gauche, le peuple n'en a pas voulu. Et il estime qu'on ne peut pas financer la Lamal par l'impôt, ça ne serait pas sain.
Aux Verts qui veulent bloquer les primes pendant deux ans, il dit que c'est irresponsable. La consommation augmente, on ne peut pas bloquer les primes!
10h46 Le Chef parle! Et il n'a pas tous les pouvoirs
Voilà, c'est maintenant le tour de Pascal Couchepin.
Il commence par rappeler que le système de santé suisse est fédéraliste: c'est les cantons qui ont les compétences sur les hôpitaux, sur les autorisations d'établissement des médecins, sur les soins à domicile, etc... La Confédération, elle, n'a la haute main que sur la Lamal, les caisses-maladie. Elle n'a donc pas tous les pouvoirs...
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